Le triomphe de la même-pas-peur

Je pense que nous avons tous peur de faire certaines choses et d’affronter certaines craintes. Généralement, notre réflexe naturel et humain est d’éviter de confronter ce qui nous donne envie de fuir. Dans mon cas, je déteste appeler des boutiques qui ne me connaissent pas, ouvrir les factures et les payer, répondre au téléphone quand je ne connais pas le numéro qui m’appelle, créer sous pression et faire de la “discipline” avec les stagiaires. Le problème c’est que, si je ne fais pas toutes ces choses, et bien mon entreprise en souffre.

À mes débuts, j’évitais soigneusement de faire la majorité de ces choses-là, aussi parce que Gaby était là et se chargeait souvent de ces tâches. Maintenant, il m’arrive encore très souvent de mettre des oeillères – surtout pour les factures, surtout dans les mois moins faciles – et d’éviter certaines obligations mais disons qu’à force de m’exécuter malgré la peur, et bien la peur s’est tranquillement mise à fondre comme une crème glacée au soleil. Hier je me suis rendue compte que j’ai enfin ! (enfin ! enfin !) une distance à l’intérieur de moi quand je téléphone à des boutiques (appeler des boutiques pour trouver de nouveaux clients, ça s’appelle du cold calling et ça demande en effet pas mal de sang froid). En ce moment, je suis sur le cas de l’Alberta – que je visualise toujours comme un tas de sable (bitumineux). De façon générale, les gens sont pas mal plus gentils qu’à Toronto. Moi je trouve ça logique,  grande ville = grand nombre de méchants*, petite ville = petit nombre de méchants. Je sais que l’Alberta n’est pas une ville mais bon, ses villes ne sont probablement pas aussi grosses que Toronto.

* je me suis longtemps demandé quel mot serait le plus adéquat, “méchant” m’as semblé politiquement correct et suffisamment large en terme d’interprétations potentielles.

Je me suis quand même fait raccrocher au nez par une Albertienne en manque d’attitude mais bon, mieux vaut en rire qu’en pleurer. Je pense que j’ai envie de vous dire ce que le perroquet en moi répète, plus ou moins habilement – ça dépend un peu du niveau de froideur et d’attitude de la personne au bout du fil – quand une boutique décroche le téléphone, je me lance : “Hi ! (excessivement enjoué) Can I speak with the person in charge of buying the accessories for the store ?” Là, si la personne me dit “That would be me !”, c’est le moment de plonger dans la piscine trop froide et de se lancer : “Hi I am calling from Charlotte Hosten, we are a costume jewelry company located in Montreal. We did some research about your store and thought our line might be a great addition to your collections. We already sell to stores in Japan, the USA, the UK and soon in Australia. Stores who carry our line also sell Missoni, Sonia Rykiel, Diane Von Furstenberg… ” – Normalement rendu là, la personne fait un bruit quelconque qui montre un peu d’intérêt, et là je renchéris en disant : “Do you have an email address so I can send you more information about our line ?” – Si je l’obtiens, je suis très contente.

Petit détail – il y a toujours un moment un peu bizarre quand les gens me disent : “What’s the name of the line again ?” et je dis “Charlotte Hosten” et puis ils disent : “And you are ?” et je réponds : “Charlotte Hosten” – ça y est, c’est fait, la marque vient de chuter dans l’aura de prestige que j’avais réussi à semi construire. C’est la designer qui appelle les boutiques – mini compagnie, mini cash, mini succès. Je vous jure, ils font cette équation. Après, heureusement, ils ne s’arrêtent pas nécessairement à ça. Mais bon, pensez-y deux fois avant de donner à votre compagnie votre nom.

Retour à l’obtention du email : là, il faut immédiatement envoyer les informations. Ça montre qu’on est tight et organisé. Prochaine étape, le suivi : on n’attend pas bêtement qu’ils nous répondent sinon on va y passer un siècle. On rappelle deux jours après pour savoir si ils ont eu la chance de voir le email, de regarder la ligne. Trois fois sur quatre ils vont dire : “oh no, I didn’t have a chance to look at it – can you send it again ?” et ça peut continuer longtemps comme ça. C’est donc de la persévérance qu’il faut. Mais je vous ai déjà parlé de ça en long et en large ici.

Je voulais surtout parler de la peur qui s’est évadée, déprimée par son échec devant la victoire de la persévérance et de la confiance. En effet, hier, je me suis rendue compte que ça ne me faisait plus tellement peur de téléphoner à tous ces gens. And so what si  ils me raccrochent au nez ? ou n’aiment pas mes colliers ? ça fait pas de moi une crotte. Ma confiance en moi n’en prend plus une grosse gifle. Ça ne sert à rien de se laisser affecter par ça. J’imagine que l’état d’urgence dans lequel je me sens souvent m’aide à ne pas m’arrêter à ces choses-là, tout simplement parce que je n’ai pas le temps et que j’ai plein de choses à faire. Ou alors c’est parce que je sais qu’il me faut de nouvelles boutiques et que la fenêtre d’ouverture actuelle va petit à petit se refermer : les acheteurs ont presque tous terminé leurs achats d’accessoires pour la saison printemps-été. Fini, plus de budget, toute flaubé. Et moi je veux essayer d’aller me chercher au moins une boutique à Edmonton, une à Calgary et une à Vancouver pour la saison.

Tout ça, bien sûr, en même temps que de faire une collection automne-hiver, avoir 6 modèles uniques à faire en liste d’attente, faire le suivi des autres boutiques, gérer mon staff, m’occuper des textes de mon futur site Internet, aaaah j’ai pas envie de finir cette liste, elle est déjà écrite dans mon agenda et je n’ai pas trop envie d’enfoncer des clous dans mon stress en ce moment.

Bonne journée et merci à ceux et celles qui me lisent !

Et aux designers je dis : go ! go ! go ! on est capables !

 

 

 

 

 

 

2 thoughts on “Le triomphe de la même-pas-peur

  1. Emmanuelle Ricard says:

    Merci Charolotte, tous ces écrits sont bien précieux. On est chanceux que tu prennes le temps de nous écrire tout ça. Bonne journée à toi🙂

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